PHOTOGRAPHIE
"Sur mes photos, il se peut que les pauvres sourient et que les nantis dépriment"
Entrez dans la danse, celle où la classe laborieuse, dont nous faisons tous partie, fait joyeusement deux pas en avant et trois en arrière. C’est la fête dans l’hémisphère Nord. On y danse et l’on y tourne en rond, comme dans la chanson. Dans ce monde, il arrive que les joueurs de trompette ne voient pas plus loin que le bout de leur partition; que les touristes repus s’endorment dans leurs autocars climatisés; que des dames empoudrées portent des chapeaux burlesques. Dans ce monde, les retraités contemplent désormais les voitures tourner sans fin sur les ronds-points. Ce cliché nous renvoie impitoyablement à celui, pris en 1938 par Henri Cartier-Bresson, Sur les bords de Marne. Mais c’était un autre temps.
Sur mes photos, il se peut que les pauvres sourient et que les nantis dépriment ou l'inverse, car, dans cette vie, rien n’est acquis, ni conforme, ni politiquement correct. » Non, rien n’est prévu, rien n’est moral, rien n’est juste. C’est bien ce que nous nous efforçons de préserver. Ah, si les riches souriaient toujours, ce serait plus simple. Mais voilà : nous souffrons. Le malheur étant relatif, nous souffrons (presque) autant que les pauvres. Du moins moralement, à défaut que ce soit dans notre chair. Nous buvons alors pour oublier notre triste sort de nantis, tout en alignant nos enfants afin qu’ils filent en rang serré sur le droit chemin de notre exemple, qu’ils suivront à coup sûr.
Malgré tout, les vieux sont souvent seuls. D’ailleurs les autres sont aussi souvent seuls, même au milieu de la foule c’est la solitude et les kilos de sucreries n’apaisent plus les consommateurs. Seule la perspective de retrouver « le secret des bons petits plats » semble apporter un peu de réconfort au travailleur en quête d’un bus qui lui offrira le retour vers le foyer.
Working class Tango fait, bien entendu, référence à l'une des chansons les plus cinglantes et ouvertement politiques de John Lennon : Working class Hero, qui explore les thèmes de l'aliénation et du statut social, de l'enfance à l'âge adulte et dont les premiers vers clairvoyants sont : As soon as your born they make you feel small / By giving you no time instead of it all.
Lorsque la plupart des reportages photographient, fort utilement, la violence de la guerre, l'enfermement des asiles psychiatriques ou la misère jusqu'à plus soif, il est également salutaire de se regarder en face -nous les normaux- pour savoir à quoi nous ressemblons véritablement. Pas besoin de guerre, pas d’accident tragique pour justifier le cliché, mais plutôt
un miroir que l’on retourne pour apercevoir de quoi nous avons l’air et si d’aventure nous ne sommes pas ce que nous revendiquons d’être : le nombril du monde.
C'est la revanche pernicieuse de la vie, mise en scène par la perspective et l'angle de l’objectif qui est proposée ici, à travers 75 photographies prises au fil du temps et des voyages. Cette vision de la « vraie vie » est cruelle parce que la réalité est toujours plus complexe, plus surprenante, plus inattendue, plus passionnante que les idées reçues. Fort heureusement.
Michel Berberian est né à Alexandrie en Égypte en 1949. il pratique la photographie depuis la fin des années 60. En 1974, il assiste le photographe Pierre Pérouse, lui-même ancien assistant de Guy Bourdin. Outre son parcours de photographe, Michel Berberian a exercé la fonction de directeur de création en agence de publicité. Durant toutes ces années, il n’a jamais cessé de photographier. Libéré de sa carrière de publicitaire, il commence tout juste à cataloguer ses archives dont la collection est longtemps restée confidentielle.
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